Une peur particulière, celle du désir.

Le désir pourrait-il faire peur ?
Si oui, qu’est ce qui dans le désir susciterait la peur ? Le désir pourrait-il faire peur, lui qui contient la source d’une force vitalisante ?


Pour Irvin Yalom, la peur de la mort cacherait d’abord la peur de la vie. Redouter la mort serait un faux semblant derrière lequel se dissimulerait la peur de vivre. La personne qui parlerait de la peur de la mort éviterait donc de parler de sa peur de vivre, sujet plus effrayant, sujet plus confrontant ou plus insaisissable. Il y a la peur de la mort, peur lancinante, fluctuante, rendez-vous annoncé et incontournable, le seul auquel on ne pourra se soustraire. Un jour, le jour venu, notre vie s’arrête, quoi que l’on dise, quoi que l’on fasse. Il nous faut tout quitter, accomplir le grand saut dans un inconnu.

Quand nous avons peur, de quoi avons-nous peur ?

De mourir, c’est à dire de ne plus vivre ou bien au contraire de supporter le constat que ce que nous avons vécu aurait été si limité que, ce qui serait premier, serait le manque d’avoir vécu ? Qui peut se revendiquer comme l’enseigne Montaigne, d’une conscience de la mort comme enseignante de vie ?

Luna et ses peurs

Comment être entendu dans sa peur de vivre quand on a une vingtaine d’années, qu’on a eu accès à l’éducation, la culture, un confort matériel, un pays, une famille ?

Luna a 19 ans quand elle consulte pour un stress invalidant, lancinant et une tristesse à fleur de peau accentuée par une rupture sentimentale récente. Aînée de la fratrie c’est sa jeune sœur dont elle se sent la plus proche dans une famille où personne ne partage le plaisir d’être ensemble.

Luna est déprimée et en colère contre des parents qui n’ont jamais su se réjouir d’être parents, d’être en couple, de faire famille. Enfant, elle a été heureuse mais sa vie a basculé à l’adolescence. La qualité de la relation avec sa mère a brutalement changé, lui faisant perdre un appui retrouvé pour un temps dans la relation amoureuse récemment perdue.

Elle souffre de dépression et de troubles du comportement alimentaire. Étudiante, elle subit ses études, ses relations, ses pulsions, tout de sa vie lui pèse.

Cette jeune femme a une mauvaise image d’elle-même, elle procrastine, doute d’elle-même, se perd dans les images que lui renvoie des visages d’inconnues sur Instagram et auxquels elle voudrait ressembler. Avoir ces lèvres, ces cheveux, cette forme de nez, ces sourcils, tous ces visages comme autant de miroirs composants une mosaïque qui ferait d’elle une autre, morceaux d’autres, de toutes celles auxquelles elle aimerait ressembler et qui recomposerait une nouvelle elle-même plus aimable.

Luna se débat avec un désir de vivre devenu encombrant, parfois inaccessible. Elle se sent déprimée et se défend de ce sentiment. Elle veut vivre, aimer la vie, retrouver cet élan perdu et tous ses efforts semblent vains, elle s’épuise dans d’incessantes descentes et remontées.

Je fais l’hypothèse que la peur de vivre obstrue son élan de vie.

La peur l’inhibe, l’empêche de s’engager, de faire des choix. Plus elle se sent en vie et plus elle a peur, plus elle se sent vivante et plus son désir de vivre l’effraie, plus il recule la laissant pantelante, déprimée, en prise à l’angoisse.
Elle passe par des montagnes russes où alternent un engouement pour de nouveaux projets et le manque de ténacité pour les mener. Elle s’épuise dans ces voltes face.

De quoi souffre Luna ? Quel narcissisme fait défaut ? Est-celui qui pourrait soutenir son désir ?

Pour désirer, des assises narcissiques suffisamment construites et solides sont nécessaires. Il faut à minima savoir qui l’on est donc ce que l’on veut pour soi et ce qu’on ne veut pas pour vérifier si les désirs sont bien les siens. Ils n’existent pas à priori mais se construisent et se fortifient en s’éprouvant dans la rencontre avec le réel.

Oser vivre vie c’est supporter l’inconnu, ce qui est inconnu et désir l’être mais qui m’effraie par son opacité. Comment savoir qui l’on est face à l’inconnu ? La personne ne le saura qu’après avoir osé la confrontation, la prise de risque, l’audace de l’essai et de tout ce qu’il soulève imaginé plus ou moins effrayant tant qu’il n’est pas rendu tangible par la rencontre avec le réel. Paradoxe insupportable quand le moi est fragile. Se risquer, oser.

« Oser c’est perdre pied momentanément. Ne pas oser c’est se perdre soi-même » Kierkegaard.

Ce qui peut sembler paradoxal c’est le combat entre la puissance du désir et la peur érigée plus haute que celui-ci comme un rempart contre lequel le désir vient buter. Plus il y a envie de vivre, plus il y a de désir et moins la personne vit quand son narcissisme primaire est trop fragile pour oser l’engagement, le risque de vivre ses choix. Il y a empêchement car manque de confiance en ses assises narcissiques.

Les sous bassement du narcissisme primaire remontent aux débuts de la construction identitaire, aux prémices de la construction du moi, ce moi d’abord corporel c’est-à-dire auditif, tactile, gustatif et proprioceptif. Premier contenant, première enveloppe, c’est avec la fonction maternelle qu’il se construit.

Comment l’Analyse Psycho-Organique permet de réparer ce narcissisme primaire ?

Comment venir à l’endroit des failles, qui sont à l’origine du moi, pour retisser là où ça a manqué ? Les contenants, outre celui du cadre, sont corporels. Portages maternels et paternels, enveloppements dans une couverture, polarisations, contenants sonores comme celui d’un conte ou d’une musique, contenant olfactif (l’odeur du cabinet). Il y a dans la régularité des séances, leur fréquence, leur mise en route comme la mise à l’écoute systématique du corps en début de séance : « je vous invite à revenir chez vous, à écouter ce qui est là, sensations, émotions et pensées » que la personne apprend progressivement à se contenir. Ce dispositif fait contenant. Le patient transfère d’abord sur la fonction avant de transférer sur son analyste. Le thérapisant attend inconsciemment de son analyste de vivre ce qui a fait défaut : un contenant, une structure, les conditions d’un attachement suffisamment sécure c’est-à-dire prévisible.

Apprendre l’écoute de soi, de ses sensations et perceptions, de ses émotions et pensées tissent un contenant qui renforce le moi. L’intériorisation répétée, soutenue par la présence du thérapeute opère un maillage qui fait bords, bords d’un dedans et d’un dehors. Quand le maillage devient suffisamment solide, l’accumulation peut avoir lieu. Par accumulation nous entendons ce que va peu à peu s’approprier la personne de son sentiment d’être en vie.

Comment Luna sent-elle qu’elle est en vie ?

Parce qu’elle se met à sentir son corps.
Limites, corps de l’autre, écoute de soi reflétée par l’autre. Écoute de ses besoins puis de leur prise en compte. Luna, au fil des années de sa thérapie qui a duré trois ans, contacte la sensation de faim, le plaisir d’être seule dans sa chambre, de s’organiser pour réviser, le bon du corps en mouvement qui se sent quand elle court.
Les substances sur lesquelles elle s’étayait, alcool et tabac prennent une moindre place remplacée par un sentiment d’exister que procure l’accès aux sensations qui mènent à la conscience de soi.
Le désir, pour être désir, aurait donc besoin de fondations. Il faut tout d’abord se réapproprier du corps pour sentir ses besoins. Touchers, mis en place avec d’infinies précautions, représentations de soi par le dessin Luna accède peu à peu à son besoin de manger, elle apprend à sentir la faim, la satiété, le plaisir d’être au chaud sous une couette à son goût.
Elle créé son langage corporel étayé sur sa thérapeute très investie par un transfert fiable.

Une force pousse, comme celle d’une personne trop longtemps privée de lumière et qui entrouvre les persiennes. La lumière trop vive pourrait être aveuglante ? Il ne faut pas aller trop vite vers ces nouvelles sensations et pourtant quand la chaleur commence à diffuser, à se faire sentir, il y a urgence à vivre, à sortir au grand jour. Le désir pousse vers l’avant, vers le mouvement, vers le risque de s’exposer.
Souvent quand l’on s’expose, l’autre n’est pas loin, on s’expose au regard de l’autre. A son regard, son jugement, son accueil ou son rejet, sa jalousie ou son indifférence. On prend le risque d’un accueil qui serait décevant.

Assumer son désir, tout simplement le vivre, la pousse dans le monde, vers l’autre et la réalisation des projets. Là est l’essentiel. Quand le désir émerge porté par un moi aguerri il fait aussi prendre le risque de l’isolement.
Tant que j’étais conforme à ce que mes familles d’appartenance attendaient de moi, tout était moins dangereux quitte à en souffrir. Quand j’exprime mon désir et que je me rapproche de moi-même, je deviens un autre qui sera peut-être mise à l’écart car partageant moins voire plus ce qui permettait au groupe de rester cohérent.

Cette mise au monde de soi apparait effrayante car un prix est à payer quand on exprime qui on est, un être de désir. Cette peur d’être soi est indissociable du désir d’être soi.
Donc, sans peur pas de désir et sans désir pas de peur. Les deux se tiennent dans une dialectique qui fait tension et qui peut donc faire désirer la peur.

Luna plonge et ressort, chaque retrouvaille avec ses ressentis la leste un peu plus de la densité de sa chair, de son être, de son identité.

Elle décide, en accord avec sa thérapeute de mettre fin à son travail de psychothérapie.

Ses cheveux ont poussé, elle ne les a pas coupés une seule fois en trois ans. Ils font mémoire et signe la continuité d’un lent et patient tissage de repousse d’elle et de mémoire de toutes ses étapes franchies.
Elle est de nouveau amoureuse et des projets bourgeonnent et touchent tous les domaines de sa vie : un nouveau logement, la poursuite de son chemin de formation et des relations aux autres revivifiées.

Et finalement il est question de désir, de peur et de jouissance de la vie. L’Analyse Psycho Organique de sensations en émotions et en pensées circule entre ces dimensions au rythme de l’émergence du désir d’un sujet.

Source des citations :
Stefan ZWEIG, Montaigne. PUF,1982
Irvin Yalom Thérapie existentielle. Galaade Éditions, 2008

Mots clés : Peur, Identité, Narcissisme primaire, Désir, Analyse Psycho-Organique.

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